Des décennies après son émergence, la question de la violence dans les médias reste entière. Plusieurs événements, dont la déréglementation, par l'administration Reagan, des émissions télévisées pour enfants, ont contribué à faire de ce sujet une question d'intérêt public. Des tragédies telles la tuerie de l'école Polytechnique à Montréal et les récents événements meurtriers survenus dans les écoles secondaires d'Amérique du Nord et d'Europe ont ravivé le débat.
Nombreux sont ceux qui affirment que la violence des médias est au moins en partie responsable des fusillades de Littleton, au Colorado, Taber, en Alberta et Erfurt, en Allemagne. L'ancien psychologue militaire Dave Grossman, un activiste américain, en attribue directement la faute au cinéma et aux jeux vidéo. Selon lui, les films hollywoodiens ont désensibilisé les jeunes aux conséquences de la violence et les jeux vidéo les ont entraînés au tir. D'autres, comme le psychiatre Serge Tisseron, soutiennent que « ce n'est pas parce qu'un film donne le scénario d'un meurtre que vous allez passer à l'acte... C'est dramatiser l'image et sous-estimer le rôle des parents. »
Il est important de reconnaître que ce débat n'est pas purement scientifique. Les spécialistes des sciences sociales n'ont jamais pu établir de liens incontestables entre la violence des médias et les agressions perpétrées dans la vie réelle. Dès 1985, Anthony Smith faisait remarquer que la demande de « preuves » était davantage motivée par l'intensité du débat que par le véritable désir d'obtenir une réponse définitive : « Les sciences sociales se sont embourbées dans le débat sur la télévision, en particulier sur la question de la violence. Et, aucun des groupes engagés dans le débat n'est prêt à laisser les spécialistes des sciences sociales quitter le champ de bataille. »
Violence dans les médias et santé publique
De nombreuses études reconnaissent toutefois l'existence d'une faible corrélation entre la violence dans les médias et les agressions dans la vie réelle. Ce lien ténu a suffit pour que la Société canadienne de pédiatrie et l'American Medical Association abordent la violence des médias comme un problème de santé publique. D'ailleurs, ces organisations rappellent que les gouvernements n'ont pas attendu de preuves scientifiques irréfutables avant d'intervenir pour protéger la population contre les dangers du tabagisme et de la consommation d'alcool. La preuve d'un risque leur a suffi. Lorsqu'il est possible d'établir qu'une activité ou une substance donnée augmente les probabilités d'effets négatifs, l'intervention de l'État est justifiable.
Violence dans les médias et création artistique
D'autres analystes maintiennent que cette croisade contre la violence dans les médias est une forme de censure dont le succès entraverait significativement l'expression artistique. Des chercheurs comme R. Hodge et D. Tripp, par exemple, affirment que « la violence dans les médias est quantitativement différente de celle rencontrée dans la vie réelle : c'est un signifiant naturel de conflit et de différence et, sans cette représentation, l'art passé comme présent serait sérieusement appauvri ».
Nous avons découvert que n'importe quel aspect de la culture populaire, jusqu'au plus ordurier, exerce une fonction dans le développement des enfants... S'identifier à un héros rebelle, même destructif, aide les enfants à lutter contre une culture de la peur qui veut leur enseigner la dépendance.
Source : Gerard Jones, Violent Media is Good for Kids, 2000 |
Un point de vue partagé par plusieurs commentateurs, artistes, cinéastes ou historiens. Ainsi, le créateur de bandes-dessinées Gerard Jones estime que la violence présente dans les bandes dessinées, les jeux vidéo, les films et à la télévision aide les gens à se dégager de différents pièges émotionnels : « Ils peuvent ainsi intégrer les éléments les plus terrifiants et les plus refoulés de leur psyché en une vision plus globale de leur individualité à travers des fantasmes de combat surhumains et de destruction. » De son côté, l'écrivain Richard Rhodes, récipiendaire d'un Prix Pullitzer, affirme que la violence des jeux vidéo permet aux jeunes de lutter sans danger contre leur sentiment d'impuissance.
La psychologue Melanie Moore conclut :
« La peur, l'envie, le désir de puissance et la rage sont des aspects de notre personnalité que nous essayons d'écarter de notre quotidien, mais que nous désirons ou avons besoin d'expérimenter indirectement à travers l'histoire des autres. Les enfants ont besoin de divertissements violents pour explorer et intégrer un certain nombre d'émotions inévitables qu'on leur a appris à refouler, et développer ainsi une individualité plus complète, complexe et solide. »
Violence dans les médias et liberté d'expression
L'American Booksellers Foundation for Free Expression énumère plusieurs raisons de protéger la violence des médias comme forme de liberté d'expression :
- la censure ne changera rien aux causes profondes de la violence dans notre société ;
- le choix de ce qui est « acceptable » ou non est forcément un exercice subjectif ;
- plusieurs pièces de théâtre, livres et films bannis dans le passé sont maintenant considérés comme des classiques ;
- il appartient aux individus, et non aux gouvernements, de décider de ce qui leur convient, à eux et à leurs enfants.
L'union des écrivaines et écrivains québecois (Uneq), un syndicat voué à la promotion de la littérature et à la défense des écrivains reprend les mêmes arguments dans un ouvrage intitulé : Liberté d'expression : guide d'utilisation. Pour l'Uneq, les mesures législatives encadrant la production ou l'importation de littérature font partie d'une structure favorisant la censure.
L'abondance et le réalisme de la violence dans ce film acclamé dans le monde entier (Il faut sauver le soldat Ryan) nous rappellent que la représentation de la violence peut aussi servir des buts artistiques et moraux.
Source : Center for Media and Public Affairs, 1999 |
En 1999, dans le cadre d'une recherche sur la violence dans l'industrie du divertissement, le Center for Media and Public Affairs (CMPA) a souligné que la violence des médias peut être un puissant commentaire social. Le film le plus violent de l'année 1999 selon le CMPA, Il faut sauver le soldat Ryan, le récit romancé du Débarquement des Alliés en Normandie, a été salué à l'échelle mondiale pour sa représentation réaliste des horreurs de la guerre.
Plusieurs critiques des médias, comme George Gerbner et Joanne Cantor, sont eux aussi d'avis que la censure n'est pas une solution. Ils se demandent cependant, comme Gerbner, quels droits le gouvernement protège lorsqu'il donne « à l'industrie du divertissement le monopole virtuel des ondes publiques » et, en pratique, abandonne « notre environnement culturel aux spécialistes du marketing ».
La censure n'est pas une solution. Mais on doit constater que la tendance actuelle à invoquer agressivement la liberté d'expression pour protéger les intérêts commerciaux, étouffe le droit de parole des défenseurs des jeunes.
Source : Joanne Cantor, Whose Freedom of Speech is It Anyway ?, 2002 |
Autrefois, souligne le journaliste Scott Stossel, les parents racontaient à leurs enfants des histoires terrifiantes, mais en le faisant directement ils avaient la possibilité d'en atténuer le contenu si nécessaire et de s'en servir pour inculquer des leçons de vie : « alors que, les enfants d'aujourd'hui grandissent dans un environnement culturel élaboré pour répondre aux besoins des stratégies de marketing. »
Shari Graydon, ancienne présidente de l'organisme canadien Évaluation-Médias, et le militant québécois René Caron rappellent que les ondes hertziennes appartiennent à l'ensemble des citoyens et que ceux qui en contrôlent l'accès et la distribution doivent tenir compte du meilleur intérêt de tous les Canadiens. Caron affirme que « la violence a été un ingrédient utilisé par les industriels pour capter l'attention des petits garçons, les captiver et les manipuler ». Même si cela est rentable financièrement, « au plan social, au plan moral, l'approche a eu des répercussions abominables ».
Violence dans les médias et incivilité
Ces répercussions ne se limitent pas à une possible augmentation des conduites agressives. Plusieurs commentateurs s'inquiètent de la manière dont cette violence des médias s'est enracinée dans l'environnement culturel ; elle est devenue, en quelque sorte, partie intégrante de « l'atmosphère psychologique » que respirent quotidiennement enfants et adolescents. Selon eux, un tel environnement de violence, de grossièreté et de mesquinerie peut à la longue détruire toute forme de civilité en bouleversant et dégradant les valeurs sociales positives.
De son côté, Todd Gitlin affirme que les politiciens utilisent la question de la violence dans les médias pour détourner l'attention des véritables problèmes sociaux : « Il n'y a pas la volonté politique de s'attaquer à la pauvreté, à la surabondance d'armes ou à la désintégration de la famille... et nous proposent à la place une croisade contre la violence dans les médias. Un exercice de façade, une panique morale qui les dispense d'agir... et correspond bien à cette propension américaine baptisée par le sociologue Philip Slater "le principe de la chasse d'eau", autrement dit : faites disparaître le problème et il sera oublié. De plus, cela ne coûte rien. »
Parfois, la culture populaire n'a pas besoin de pousser au meurtre pour être répugnante.
Source : Todd Gitlin, Imagebusters : The Hollow Crusade Against TV Violence, 1994 |
Au lieu de nous inquiéter de la violence des médias, dit Gitlin, nous ferions mieux de condamner « les déchets culturels pour leur grossière médiocrité, leur stupidité, le gaspillage et la banqueroute morale qu'ils représentent. Pour leur façon de promouvoir la vulgarité et de flétrir la capacité à apprécier et vivre toute la gamme des expériences humaines. »
Violence dans les médias et injustices sociales
Gerbner affirme que la recherche d'un lien entre violence dans les médias et agressions dans la vie réelle est en soi symptomatique du problème. Pour lui, la violence dans les médias est une démonstration de force : « Elle désigne à chacun sa place dans la "hiérarchie" sociale. »
Par exemple, une étude sur la violence dans les médias effectuée par Gerbner durant une période de dix ans révèle que les « méchants » sont typiquement pauvres, jeunes, de sexe masculin et issus d'une minorité ethnique, et les victimes sont le plus souvent de sexe féminin. Il affirme qu'en montrant le monde comme un endroit dangereux, particulièrement pour les Blancs, la majorité des citoyens sera plus susceptible d'accorder davantage de pouvoir aux autorités afin qu'elles consolident le statu quo.
Michael Moore développait la même idée dans son documentaire, Bowling for Columbine. Selon le journaliste Thierry Jobin, Moore « dénonce la manière dont le gouvernement et les médias entretiendraient un sentiment d'insécurité, poussant les Américains à se barricader chez eux, un calibre 44 Magnum chargé sous l'oreiller ». Et Gerbner craint de voir ces sentiments d'insécurité et d'impuissance servir à justifier un affaiblissement des valeurs démocratiques.
Violence dans les médias et liberté de choix du consommateur
Les opposants à toute forme de réglementation sont d'avis qu'il appartient au spectateur de décider ce qu'il veut voir. Si vous n'aimez pas la violence à la télévision, disent-ils, vous n'avez qu'à éteindre le téléviseur.
Les recherches indiquent cependant que la popularité d'une émission dépend davantage de sa case horaire que de son contenu. « La violence en soi n'est pas si populaire, souligne Gerbner. Elle profite plus de l'inertie du téléspectateur que d'un choix réel. Contrairement aux autres médias, l'écoute de la télévision est un rituel : les gens la regardent en fonction de l'heure, non du contenu. »
Joanne Cantor reproche à l'industrie des médias de prétendre qu'il appartient au parents, et non à l'industrie, de choisir ce que leurs enfants regardent. « Ils créent des produits nuisibles qui arrivent directement dans nos foyers et ciblent des enfants qui sont trop jeunes pour les utiliser sans risque. Et ils font tout leur possible pour en cacher les conséquences aux parents. » Selon Cantor, les parents ont besoin d'outils pour les aider à décider ce qui constitue ou non un divertissement approprié pour leurs enfants.
L'un de ces outils est la puce antiviolence qui permet aux parents de programmer leur télévision en fonction de cotes pré-établies par l'industrie pour éliminer certaines émissions. Keith Spicer, un ancien président du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qualifie la puce antiviolence de « petit gadget sexy et télégénique, qui tient lieu de baguette magique dans l'imagination du public ».
L'industrie a adopté rapidement la puce antiviolence. Mais les critiques affirment que sa fonction réelle est de protéger l'industrie contre les parents et non pas le contraire. Selon Gerbner, « c'est comme si les grandes industries polluantes nous disaient : on ne va rien changer à nos méthodes, mais ne vous en faites pas, on va vous vendre aussi des masques à gaz pour "protéger vos enfants" et "garantir votre liberté de choix" ! Il ne suffit pas de "coter" les émissions de télévision, il faut les "diversifier". Une meilleure réglementation gouvernementale introduirait des mesures antitrust, créerait une égalité de chances pour les créateurs, admettrait de nouveaux participants et favoriserait une plus grande diversité dans les médias au niveau de la propriété et de l'emploi, comme de la représentation des différentes communautés. Cela suffirait à ramener la violence à un niveau de fréquence normal et justifié. »
Todd Gitlin s'accorde avec Gerbner pour dire que le vrai problème est l'irresponsabilité des radiodiffuseurs - mais il encourage l'usage de la puce antiviolence : « Les parents, dit-il, méritent tout ce que la technologie peut leur offrir. »
Violence dans les médias et responsabilité du public
Des chercheurs comme David Buckingham, en Angleterre, et Henry Jenkins, aux États-Unis sont venus ajouter une autre dimension au débat. Selon eux, au lieu de nous concentrer sur ce que les médias nous font, nous devrions nous interroger sur ce que nous en faisons.
Comme l'écrit Jenkins, les images des médias ne sont pas de « simples agents chimiques comme les cancérigènes qui produisent des résultats prévisibles sur les personnes qui en consomment. Ce sont des amas complexes d'informations souvent contradictoires qui provoquent un très large éventail de réponses différentes d'une personne à l'autre. »
De ce point de vue, les gens n'absorbent pas passivement les messages transmis pas les médias, mais sont activement impliqués dans la signification qu'ils choisissent de leur donner. Et cette expérience ne se produit pas en vase clos. Ce que nous avons vécu influence ce que l'on regarde et notre interprétation de ce que les médias nous proposent. Notre classe sociale, notre éducation religieuse, notre niveau de scolarité, notre situation familiale et notre groupe d'amis jouent un rôle dans la manière dont nous interprétons les contenus violents.
Ainsi Jenkins tire sa propre interprétation des événements de Littleton : « Les médias ont pu fournir [aux jeunes criminels de Columbine] des symboles pour exprimer leur rage et leur frustration, mais ce ne sont pas les médias qui ont créé leur rage ou généré leur aliénation. L'étincelle qui a tout déclenché n'est pas née de ce qu'ils ont vu sur Internet ou à la télévision, des paroles d'une chanson ou d'une séquence de film, mais des situations qu'ils ont réellement vécues... Si nous voulons vraiment trouver une solution au problème, nous ferions mieux de nous intéresser aux expériences sociales négatives plutôt qu'aux symboles utilisés pour évoquer ces expériences. »