Par Lawrence J. Magid
L'article de Jon Katz, « Les droits des enfants à l'ère numérique », coiffait la une du numéro de mai 1996 de Wired Magazine. L'auteur se plaignait que les politiciens et la population sont en général largement en faveur de la censure à l'égard des enfants.
« Les jeunes ont le droit d'avoir accès à l'équipement et au contenu médiatique, affirmait-il. Bloquer, censurer et bannir ce contenu et cette technologie devrait être le dernier ressort de l'intervention auprès des enfants et non le premier. »
Je suis d'accord que contrôler ce que les enfants expérimentent sur Internet ne devrait pas constituer la première ligne de défense. Je rejette toutefois la notion selon laquelle le contrôle parental est synonyme de censure. Seuls les gouvernements censurent. Les parents ont à la fois le droit et la responsabilité de déterminer ce qui est approprié pour leurs enfants. Katz se plaint également que « le président Clinton a épousé avec enthousiasme l'idée que les parents devraient pouvoir bloquer l'accès à des émissions de télé ». Pourtant, il existe une énorme différence entre installer une puce qui donne le pouvoir aux parents d'exercer un contrôle sur ce que regardent leurs enfants et mettre sur pied une politique gouvernementale qui détermine ce que vous et moi pouvons lire ou regarder.
Je suis formellement opposé à la censure. En revanche, j'appuie les parents qui offrent à leurs enfants des conseils par rapport au cyberespace, à l'école ou en ce qui concerne la nourriture qu'ils doivent manger au petit déjeuner. Je ne veux que personne vienne me dire ce que je dois faire avec mon corps, mais je ne vais pas laisser mes enfants se gaver quotidiennement de céréales trop sucrées.
Le gouvernement ne peut pas savoir ce qui est bon pour mes enfants à la télé. Même s'il existe des systèmes de classification comme celui établi par la Motion Picture Association, ils sont souvent arbitraires et inadéquats. Ainsi, La Liste de Schindler a été classé « pour adultes » en raison de la violence et de l'horreur des situations présentées dans le film. Pourtant, je considère que ce film mérite d'être vu par des adolescents qui doivent savoir ce qu'est l'Holocauste. D'un autre côté, un film comme Independence Day (qui raconte l'invasion des États-Unis par des extraterrestres un 4 juillet) reçoit la mention SP (supervision parentale) en plus d'être approuvé par le chef de file de la moralité américaine (et ancien secrétaire d'État à l'Éducation sous Reagan), Bill Bennett, et ce, en dépit du fait que le film présente la destruction massive et systématique de villes américaines. Je ne suis pas en train de dire qu'Independance Day est inadéquat pour les enfants (mes enfants et moi aimons ce film), mais je trouve néanmoins ironique le fait que la destruction d'un pays semble plus acceptable qu'une scène de nudité de bon goût ou qu'un important drame historique.
Je crois aux valeurs familiales quand il s'agit de ce que peuvent faire les enfants sur le Net. Mais contrairement à certains membres du Parti républicain, je n'essaie pas de définir ces valeurs familiales. L'approche du Parti démocratique ne m'excite pas non plus. Inspirés, comme je le pense par le bouquin de Hillary Rodham Clinton, It takes a Village, plusieurs orateurs, le Président inclus, ont insinué, lors de la convention nationale démocrate de 1996, que les États-Unis constituent une seule grande famille. Je suis pour la fraternité et je suis d'accord que tous les citoyens partagent certaines responsabilités, mais tout le monde aux États-Unis n'est pas un membre de ma famille. J'ai suffisamment de problèmes comme cela à diriger mes propres enfants !
Bien que je me réserve le droit de contrôler ce que font mes enfants, je ne peux écarter les questions soulevées par l'arrivée de tout ce qui est branché. Les enfants ont besoin qu'on les appuie, ont besoin d'être respectés et d'être autorisés à chercher ce qui les intéresse. « Après des siècles d'oppression et de règles parfois bénignes, parfois brutales, les enfants gravitent hors de notre contrôle strict, se cherchant les uns les autres dans cette fourmillante ruche qu'est le Net ». Bon. Le Net n'est tout de même pas la première invention technologique qui a permis aux enfants de sortir du giron parental. Ma génération a eu le rock-and-roll et les « beach parties », sans mentionner tout ce qu'on a appelé la contre-culture.
Le Net permet aux jeunes d'étendre leurs ailes sans quitter le foyer, ce qui est en soi un bon argument en faveur de la tolérance parentale. J'aimerais mieux que mon enfant se lance dans l'exploration virtuelle de la sexualité dans un groupe de discussion sur le Net, plutôt que de le voir adopter un comportement potentiellement dangereux. Empêcher la communication ne supprime pas la curiosité ou les désirs d'un enfant.
Je me souviens du cas de Daniel Montgomery, un adolescent de Seattle de presque 16 ans, qui a fugué après avoir « rencontré » un ado de 17 ans lors d'une séance de bavardage sur le Net. Ses parents, morts d'angoisse pendant son absence, étaient horrifiés à l'idée qu'il soit parti sans leur permission. Au début, le FBI s'est chargé des recherches puisqu'on craignait qu'il n'ait été enlevé ou séduit par un adulte. Cependant, une fois qu'il fut admis qu'il s'agissait d'un rendez-vous planifié et volontaire entre deux mineurs, le FBI laissa tomber son enquête. Toutefois, la presse continua à rapporter l'histoire comme s'il s'était agi de quelque chose de terrible ou d'extraordinaire. S'il s'était agi d'un rendez-vous entre un garçon et une fille dans un arcade de jeux, ça n'aurait même pas fait une manchette dans le journal local, encore moins un sujet de talk show. Mais mariez cyberespace, jeunesse et homosexualité et vous obtenez une fichue histoire.
Je suis passé à l'un de ces talk show en compagnie de Daniel et de son père, Bill Montgomery. Durant l'émission, Daniel a reconnu qu'il était gay, à la grande surprise de son père, et apparemment de sa mère, qui déclara à un reporter du Seattle Gay News : « Je ne sais pas quand il a commencé à penser au monde gay : probablement quand il a parlé avec tous ces gens sur le Net ».
Ce n'est pas l'avis de Warren Blumenfeld, rédacteur en chef du Journal of Gay, Lesbian, and Bisexual Identity. « Il y a un mythe culturel selon lequel le recrutement par un gay ou une lesbienne plus âgé causerait l'homosexualité. Le groupe de discussion sur le Net ne cause pas l'homosexualité : il fournit seulement une fenêtre à quelque chose qui est intériorisé, souvent caché au fond de soi ».
Le père de Daniel a aussi blâmé le groupe de discussion pour le comportement de Daniel et enjoint les parents de garder leurs enfants loin de ce lieu. Je ne suis pas d'accord. Bien que je ne puisse parler au nom de la famille de Daniel, je suis d'accord avec Blumenfeld pour dire que la libre expression sur le Net est relativement sûre et constitue pour les jeunes un moyen sain d'explorer leur sexualité, la politique, la spiritualité et bien d'autres sujets qui les intéressent.
Le cyberespace n'est pas totalement sûr pour les enfants. Il existe des risques à aller sur le Net comme il en existe à se promener en ville, à conduire une voiture, voire à être assis en classe. Il est important de minimiser les risques, mais il est aussi important de profiter de la vie, de grandir et d'apprendre. L'art d'être parent (ce n'est pas une science) requiert de faire des choix au quotidien pour nos enfants. Nous n'avons pas toujours raison, mais nous sommes toujours les parents. Encadrez le comportement de vos enfants sur le Net. Joignez-vous à eux dans un salon de discussion - au moins la première fois - et parlez de tout cela avec eux.
Source : Lawrence J. Magid , « Les droits des parents à l'ère numérique : le contrôle parental n'est pas de la censure », SafeKids.com, été 1996. Reproduit avec permission.