Par Ros Davidson
Peut-on voir, derrière l'épidémie de crimes racistes, la main coupable des sites haineux sur Internet ?
L'assassinat sauvage de Matthew Shepard à Laramie, dans le Wyoming, a porté à l'attention américaine la montée des crimes racistes et mis en lumière les groupes et organismes qui encouragent ce genre de crimes. Les experts disent qu'Internet a joué un rôle déterminant dans cette histoire, permettant le recrutement de groupes haineux, la mise en place d'un réseau et rendant la planification d'événements plus facile grâce au Web. Ils s'appuient sur les faits suivants :
- Le révérend Fred Phelps, de l'Église baptiste de Westboro à Topeka, dans le Kansas, utilise son site web, Godhatesfags, pour organiser une ligne de piquetage lors des funérailles de Shepard à Casper. « Les pédés prêchent la tolérance mais pratiquent l'intimidation », proclame le site, dont le logo combine un triangle rose et une croix gammée. D'autres « informations » sur ce site incluent une liste décrivant certaines de leurs présumées pratiques sexuelles, une liste d'églises acceptant des membres gays, qui ordonnent des prêtres gays et qui célèbrent des mariages gays ainsi qu'un décompte des apparitions de sa propre église baptiste dans les médias. L'Église baptiste du révérend Phelps prétend que plus de 300 000 personnes ont déjà visité son site.
- Le jour même où Shepard a été battu, plusieurs journaux ont rapporté un nouveau canular sur Internet monté par des groupes racistes. Ceux-ci ont acheté 10 noms de domaines Internet aux adresses ressemblant à celles de journaux importants comme le Philadelphia Inquirer. Ces sites sont en fait sous la houlette - et rares sont les lecteurs qui se doutaient de quelque chose - du plus vieux site haineux blanc, le Stormfront : la page ressource des suprémacistes blancs. Dirigé par Don Black, un ex-dirigeant du Ku Klux Klan, Stormfront est probablement le site haineux le plus sophistiqué en matière d'effets sonores et de graphisme. On y retrouve une page pour les célibataires blancs, une chronique régulière signée par David Duke et de multiples liens vers d'autres sites haineux. Black a nié toute forme de responsabilité pour ce canular.
- Le Stormfront s'est récemment trouvé une nouvelle vocation : être le serveur de multiples sites haineux, dont celui de l'agence White Nationalist News, un site né il y a deux mois, qui relève constamment des nouvelles comme celle du meurtre de Shepard ainsi que tous les crimes commis par des Noirs ou des Latino-Américains. Cette agence de nouvelles ne manque pas de noter également les progrès de la législation contre les crimes haineux à travers le pays. L'Agence compte énormément sur la reproduction de nouvelles en provenance de l'agence Associated Press et d'autres agences d'envergure. Ces nouvelles, publiées sans aucune autorisation, du moins de la part de l'Associated Press, seraient lues par 1 700 visiteurs sur le site, si l'on se fie à son directeur, Vincent Breeding.
« On change complètement de champ de bataille lorsque sont concernés les divers groupes d'extrémistes », affirme le rabbin Abraham Cooper, vice-doyen du Centre Simon-Wiesenthal, qui surveille les groupes haineux. « Actuellement, nous passons 70 % de notre temps de travail à surveiller les sites haineux sur Internet », affirme-il.
Pour comprendre la croissance des crimes haineux ainsi que celle des sites haineux d'Internet, Salon s'est tourné vers Mark Potok, qui publie le rapport annuel du Southern Poverty Law Center (SPLC). Celui-ci traque les groupes haineux et leurs sites Web. Le SPLC estime qu'il existait en 1997 plus de 400 sites de propagande haineuse diffusant à partir des États-Unis, soit 20 % de plus que l'année précédente et de 200 supérieur au nombre recensé en 1995, année où débuta le Stormfront de Don Black. En 1996, le FBI a répertorié 8 759 crimes racistes contre 7 947 en 1995 et 5 932 en 1994. Le SPLC affirme qu'il y a eu, en 1996, 21 meurtres commis contre des personnes gays (hommes ou femmes) à cause de leur orientation sexuelle.
Potok a surnommé les sites haineux du Net « la main coupable », en raison de l'augmentation des crimes à caractère haineux aux États-Unis.
Comment les sites haineux contribuent-ils à la hausse de la criminalité ?
Internet a quelque influence sur les groupes racistes ou haineux. Premièrement, celui-ci donne plus d'importance à un message que ne le ferait une simple feuille de chou. Il n'y a pas si longtemps, un Klansman (membre du Ku Klux Klan) dépensait temps et argent pour trouver un imprimeur sympathique à sa cause et prêt à publier un pamphlet destiné à une centaine de personnes.
Aujourd'hui, le même Klansman, pour une somme plus que minime, est capable de monter en un rien de temps un site Web qui peut joindre des millions de gens. Deuxièmement, Internet permet aux racistes de naviguer facilement sur le réseau. Plusieurs de ces personnes sont sur des listes d'envoi de groupes haineux. Par conséquent, si un événement suscite de l'intérêt dans un coin des États-Unis, très rapidement, tous ceux que cela intéresse seront ainsi mis au courant ou encore, ce qui arrive très souvent, des sympathisants prendront connaissance de l'information sur les pages Web d'autres personnes.
Quel est le pourcentage d'homophobie sur les sites haineux ?
Une grande proportion. Le message anti-gay a d'abord été diffusé par un petit nombre de sites haineux puis s'est étendu jusqu'aux sites néo-nazis, aux sites d'intégristes chrétiens et même à ceux des milices de droite. Comme l'avortement, l'homophobie est devenue un terrain de prédilection pour l'extrême droite. Certaines personnes considèrent maintenant l'homosexualité comme un crime punissable de la peine capitale.
Y a-t-il des sites haineux qui, sur le plan technique, sont très avancés ?
Il est très clair que plusieurs d'entre eux sont présentés de manière très astucieuse. Don Black, par exemple, est très fort en informatique. Il s'y est spécialisé aux dépens des contribuables américains, alors qu'il purgeait une peine de prison pour la tentative d'invasion de la Dominique avec des suprémacistes blancs. Lorsqu'il est sorti de prison, il est devenu consultant en informatique, en plus de diriger la page Web de Stormfront. Il tente de transmettre ses connaissances aux autres adeptes du mouvement.
L'un de ses sites est vraiment très étoffé : entre 70 et 80 pages, en plus d'être une véritable mine de liens. Plusieurs de ceux-ci ont une présentation soignée, un beau graphisme voire des images vidéo. Certains ont déjà beaucoup de mémoire, ce qui permet à ceux qui le désirent d'écouter, par exemple, du rock aux paroles et aux idées racistes.
Le rock raciste n'est-il pas d'une aide précieuse pour le recrutement ?
Oui. La montée d'un rock fait par des suprémacistes blancs a été très importante pour le mouvement du white power. Actuellement, il y a plus de 50 000 cédéroms vendus chaque année en Amérique. Ce type de chanson est extrêmement violent du point de vue de la rhétorique. On y invite au meurtre de personnes noires, ou à la mise en place d'une guerre sainte raciste, ou encore à une révolution exclusivement blanche et, de plus en plus, on tente de passer ce message aux adolescents ainsi qu'aux jeunes du début de la vingtaine.
On peut aussi trouver de la musique raciste sur le site de Resistance Records. Il y existe un petit « top 50 » du genre qu'on peut appeler « Aryan Love Song ». Ce genre de musique aide-t-il les recruteurs racistes à trouver un nouveau type de clientèle ?
Absolument. La musique rock raciste aide à recruter des jeunes tant de la classe moyenne que du côté de la bourgeoisie. C'est là un groupe social que le mouvement est très intéressé à séduire. C'est très attirant pour des jeunes, particulièrement pour les plus intelligents et les plus aisés qui se retrouvent sur Internet. Le mouvement raciste a toujours désiré recruter des gens brillants, et pas seulement des fiers-à-bras pour agresser des personnes de race noire dans les bars. Il tient à planifier l'arrivée de ses futurs leaders, de ses stratèges qui peuvent jeter les bases d'une seconde révolution, contrairement à ceux qui ne savent que tabasser. Et c'est dans ce sens-là que le Net peut vraiment apporter son soutien.
De quelle autre manière ces sites peuvent-ils aider au recrutement ?
Certains de ces sites sont conçus pour les jeunes enfants. L'exemple le plus évident provient du World Church of the Creator, un groupe néo-nazi avec plusieurs branches, qui cite la Bible pour justifier racisme et antisémitisme. Au cours des derniers mois, certains ont mis sur pied un site baptisé « Enfants et créativité ». Cela ressemble à une sorte de Sesame Street dont le graphisme rappelle les dessins à colorier. On prend quelque temps à découvrir ce dont il s'agit exactement, sauf si on lit l'introduction où il est indiqué : « World Church of the Creator. Site Enfant et créativité. Le but de cette page est d'aider les jeunes membres de race blanche à mieux comprendre notre combat ».
Que pensez-vous d'un canular sur Internet où vous croyez lire les pages d'un journal ordinaire pour finalement vous faire catapulter vers le site de Don Black ?
C'est nouveau. Mais c'est une autre façon qu'utilisent les recruteurs haineux pour envahir les demeures des gens qui, normalement, n'auraient pas lu ce type de matériel. C'est ce qu'ont fait récemment le Ku Klux Klan dans au moins quatre régions des États-Unis comme à San Jose en Californie. Ils se sont approprié des journaux gratuits déposés dans des distributeurs, y ont inséré de la documentation et les ont distribués aux portes. Les gens ramassent bien sûr ces journaux en croyant que ce ne sont que des circulaires de publicité, mais ils se rendent finalement compte en lisant qu'ils sont devant de la littérature haineuse. Le KKK a d'ailleurs revendiqué le tout. Ils considèrent que c'est un moyen efficace de contacter les gens.
Source : Cet article a été publié pour une première fois dans Salon, un magazine en ligne. Salon Magazine, 16 octobre 1998. Reproduit avec permission.