Écrit par John Miller
Lorsque trois voleurs noirs ont fait irruption dans un bar branché du centre-ville de Toronto, un soir d'avril de 1994, et qu'ils ont abattu Georgina (Vivi) Leimonis, une coiffeuse de 23 ans, toute la ville a été traumatisée.
« Les barbares sont dans nos murs », écrivait un chroniqueur du Globe and Mail, et The Star et The Sun ont diffusé à la une les photos des suspects prises par les caméras de sécurité. The Star accompagnait la photo de l'escadron de la mort d'un appel urgent aux citoyens : « Collez la photo des assassins près de votre rétroviseur afin de mieux les reconnaître quand vous les verrez. »
Il aura fallu trois jours au Star pour se rendre compte de ce que pouvait provoquer son appel. Un éditorial admettait que les images publiées étaient suffisamment floues pour faire de tout jeune Noir un suspect potentiel. L'éditorialiste du journal torontois se posait la question suivante : « Comment les jeunes Noirs se sentiront devant les regards inquisiteurs des passants et de la police qui n'auront de cesse de s'exclamer : "C'est eux les monstres !" »
The Sun n'a jamais fait marche arrière. Lorsqu'un suspect noir se rendit pacifiquement à la police une semaine plus tard, le journal titra sur trois colonnes : « ON L'A ! ». Et quand un second suspect se rendit également, le journal y alla d'un : « ET DE DEUX ! ». Tout cela sans tenir compte de la présomption d'innocence de ces deux hommes. Cela contribua, évidemment, à augmenter la tension entre Blancs et Noirs à Toronto jusqu'au point d'ébullition et à coller à cette tragédie l'étiquette « crime de Noirs ».
Un journalisme responsable loge à l'enseigne de l'équité et de la prudence avant de porter un jugement. Mais plusieurs de ces jugements sont rendus par des hommes blancs d'un certain âge, aveuglés par les feux de l'actualité. C'est sûrement ce qui arriva à Toronto en avril 1994 et c'est ce qui arrive fréquemment à travers le pays. Entre leur personnel et la façon dont les minorités sont décrites, plusieurs journaux canadiens sont aussi blancs que le papier sur lequel ils sont imprimés.
Les faits qui suivent ont été tirés de deux recherches effectuées en 1993 à la Ryerson Polytechnic University par Kimberly Prince et moi-même :
Le personnel de la salle de nouvelles
- Dans les 41 salles de nouvelles des quotidiens passées en revue à travers le Canada, on compte 2 620 journalistes professionnels incluant les superviseurs, les reporters, les photographes, les graphistes et les rédacteurs en chef. Sur ce nombre, seulement 67 sont des non-Blancs. Cela équivaut à 2,6 %, soit cinq fois moins que le pourcentage de la population non blanche.
- Seulement 4 journalistes autochtones et 16 Noirs travaillent dans ces salles de nouvelles.
- Personne ne semble penser que ce faible taux pose un problème. 93 % des rédacteurs en chef ont le sentiment que le climat dans leur salle de nouvelles ne décourage ni l'embauche ni la promotion des non-Blancs. Cependant, seulement 11 rédacteurs en chef disent qu'ils ont la ferme intention d'engager des minorités. Il y en a un qui cite la « réaction des Blancs » comme excuse pour ne pas en faire plus.
Représentation des ethnies : noir sur blanc
- Si vous lisez les principaux journaux des cinq villes les plus cosmopolites du Canada, il vous sera facile de vous faire une idée sur les minorités visibles. La moitié des informations les affectant concernent des sportifs ou des personnes ?uvrant dans le monde du spectacle. Si les minorités sont le sujet d'autres nouvelles, c'est qu'elles ont probablement des problèmes. En fait, peu de représentants des minorités visibles font les manchettes pour leur contribution au monde des affaires ou pour leurs modes de vie remarquables.
- Pendant une semaine, nous avons étudié les photos de six grands journaux canadiens anglophones : le Vancouver Sun, Calgary Herald, Winnipeg Free Press, Toronto Sun, Toronto Star et la Gazette de Montréal. Cette étude démontre que les minorités sont décrites dans 420 photographies sur un total de 2 141. Seulement 6 % des photos provenaient de la section Art de vivre et 3 % apparaissaient dans la section Affaires. 36 % des photos étudiées représentaient des athlètes.
- Seulement 14 % des 895 nouvelles locales relevées dans les journaux précités mentionnaient des minorités ou les affectaient directement. On est loin du 20 % que représentent les communautés ethniques dans les cinq villes de l'échantillon. Les minorités ont tendance à être décrites de façon négative dans 49 % des cas et de manière plutôt positive dans 42 % des cas.
| Journal
| % des nouvelles sur les minorités dans le journal
| % des minorités dans la population canadienne |
| Toronto Sun
| 20
| 26,8 |
| Toronto Star
| 15
| 26,8 |
| Montreal Gazette
| 18
| 12,8 |
| Vancouver Sun
| 11
| 26,7 |
| Winnipeg Free Press
| 15
| 17,7 |
| Calgary Herald
| 11
| 17,0 |
Source : Statistique Canada, recensement de 1991.
En considérant que les minorités constituent la frange de la société qui croît le plus rapidement et qu'elles sont ainsi une mine potentielle de lecteurs et de consommateurs, on pourrait croire que les éditeurs feraient en sorte d'assurer une meilleure représentation des communautés ethniques dans leurs médias. Pourtant, il n'en est rien. En 1993, une étude de l'Association canadienne des journaux révélait que sur une échelle de 21 préoccupations secondaires touchant l'industrie, les directeurs de journaux classaient au 19e rang la gestion et la couverture des nouvelles sur les minorités. Et cela, derrière des sujets comme le contrôle du coût du tirage et la concurrence avec Postes Canada.
Avec une politique d'embauche gelée dans la plupart des quotidiens, cela signifie que la situation n'est pas près de changer. Pourtant, l'an dernier, même si les quotidiens canadiens ont offert des postes à temps complet, les minorités ont tout simplement été ignorées. Elles ont obtenu 3 des 47 nouveaux emplois disponibles. Des experts, comme le consultant torontois en gestion Dennis Strong, pensent que les non-Blancs iront ailleurs - à la télévision ou dans les journaux communautaires - s'ils ne voient pas leurs intérêts reflétés dans la presse quotidienne. Et ceux-ci ne sont toujours pas représentés, comme le démontrait l'analyse du Ryerson en 1993.
L'étude des six journaux précités a été basée sur la vérification du contenu développée par l'American Society of Newspapers Editors. La technique de vérification permet aux journaux de mettre en lumière les lacunes dans la couverture de faits propres aux minorités. Ces lacunes renforcent les stéréotypes ou excluent des lecteurs potentiels. Dans notre test, la couverture était jugée positive si elle mettait au premier plan un exploit, et négative si les minorités étaient dépeintes comme criminelles ou si elle empruntait la voie du stéréotype. Une nouvelle pouvait également être jugée neutre si elle ne faisait que refléter la participation des minorités à la vie quotidienne.
Voici ce que nous avons trouvé :
Photographies : peu de modèles hormis ceux du sport
Si vous mettiez de côté la section des sports, la représentation des minorités serait plongée dans l'obscurité dans l'ensemble des journaux étudiés. Ainsi, sur les 140 photographies de minorités publiées dans le Toronto Sun au cours de la semaine étudiée, 67 montraient des athlètes en action. Parfois moins dramatique, le scénario était semblable pour les cinq autres journaux. Seul un quotidien, la Gazette de Montréal, a publié un nombre d'images de minorités plus important en fait que le pourcentage de celles-ci au sein de la communauté montréalaise. Trois autres journaux étaient légèrement en retard dans le pourcentage de photos publiées par rapport au pourcentage des minorités dans la communauté alors que les deux autres, le Vancouver Sun et le Calgary Herald étaient loin
derrière.
Le ton généralement positif de ces photos - 45 % des images des minorités étaient positives contre seulement 19 % négatives - a été influencé par la prédominance des photos sportives. Prenons l'exemple des éditions du 5 octobre 1993 de deux journaux torontois, The Star et The Sun. Ce jour-là, ils faisaient état du début des séries éliminatoires le soir même entre les Blue Jays de Toronto et les White Sox de Chicago, deux équipes comptant dans leur rang un nombre important de minorités culturelles. Ce jour-là, 84 % des photos montrant des minorités dans The Toronto Sun étaient le fait du monde du sport, comparativement à 77 % pour The Star. En règle générale, les images publiées dans la section sportive d'un journal ont tendance à être plus positives pour les minorités que ne le sont celles apparaissant dans les autres sections, comme par exemple celle des nouvelles.
| Journal
| % des nouvelles sur les minorités dans le journal
| % des minorités dans la population canadienne |
| Toronto Sun
| 24
| 26,8 |
| Toronto Star
| 24
| 26,8 |
| Montreal Gazette
| 21
| 12,8 |
| Vancouver Sun
| 17
| 26,7 |
| Winnipeg Free Press
| 15
| 17,7 |
| Calgary Herald
| 11
| 17,0 |
Source : Statistique Canada, recensement de 1991.
Les trois journaux de l'Ouest canadien et le Toronto Star ont le pourcentage le plus élevé des images négatives des minorités pendant la semaine retenue (entre 24 % et 33 %). Le Toronto Sun a obtenu le score le moins négatif (8 %). Le Calgary Herald a été le seul quotidien à obtenir plus de portraits négatifs que positifs dans ses photos.
La sous-représentativité des minorités est encore plus flagrante dans les sections Économie et Art de vivre. Lorsque six des plus importants journaux canadiens ne publient, en une semaine, que 12 photos de minorités dans les pages Affaires et 27 dans la section Art de vivre, ils sont loin de représenter un portrait fidèle de leur communauté. Le Winnipeg Free Press, lui, n'a publié aucune photo de membres des minorités dans aucune de ces sections pendant la semaine de notre étude.
Nouvelles régionales : quand les minorités sont marginalisées
Une fois de plus, c'est la Gazette de Montréal qui a publié, en pourcentage, le plus grand nombre de nouvelles locales mettant en présence des groupes minoritaires. Un pourcentage plus grand que ce que représentent, au plan démographique, les minorités à Montréal. À l'opposé, seulement 11 % des nouvelles du Vancouver Sun concernaient les minorités alors qu'elles représentent 26,7 % de la population locale.
Lorsqu'on a examiné le ton donné aux nouvelles, on s'est aperçu que celui-ci variait grandement d'un journal à l'autre. Trois quotidiens publiaient plus de nouvelles négatives que positives sur les minorités. Le Calgary Herald se classe bon dernier avec 75 % de nouvelles négatives contre 19 % de positives. Le Toronto Sun le suit avec 61 % de nouvelles négatives et 21 % de positives. En comparaison, la Gazette écrit de manière positive sur les minorités à 72 %, contre 17 % de manière négative. De leur côté, le Toronto Star et le Winnipeg Free Press tendent vers l'équilibre entre nouvelles positives et négatives.
Une histoire était considérée positive lorsque celle-ci parlait d'une personne de couleur ayant accompli quelque chose, ou si l'angle de la nouvelle tendait à représenter le point de vue d'une minorité. C'est le cas par exemple de l'article paru le 25 septembre 1993 dans le Toronto Star sur la réalisatrice Alanis Obamsawin d'origine amérindienne, gagnante d'une récompense. Autre exemple, la même journée, le Vancouver Sun diffusait un article sur l'ouverture d'un procès contre la discrimination dont a été victime le fils d'un Canadien d'origine asiatique dans une école privée.
La majeure partie de la couverture journalistique sur les efforts de la communauté noire de Toronto pour bannir de l'écran la controversée émission musicale Show Boat a été jugée positive. Cependant, un article négatif est paru dans le Toronto Sun le 5 octobre 1993. Il mettait à l'avant-plan les commentaires de conseillers blancs qui ont ridiculisé les efforts d'un collègue noir afin d'amener des commissions scolaires à boycotter l'émission. D'autres exemples d'articles négatifs ont été relevés le 14 avril dans le Calgary Herald qui rapportait une déclaration d'un ministre albertain suggérant que le phénomène des gangs de rue était strictement un problème d'immigrants. Dans le même numéro du journal, on parlait également de l'alcoolisme chez les parents autochtones. Une chronique du Toronto Sun du 16 août, qui tournait en dérision des Canadiens d'origine asiatique pour leur campagne contre le racisme dans les politiques d'immigration, a été jugée négative tout comme une nouvelle du Vancouver Sun qui dénigrait l'unilinguisme chinois dans certains magasins chinois.
L'étude du Ryerson suggère que les journaux canadiens devraient bénéficier des politiques adoptées par une large majorité de journaux américains pour promouvoir la diversité dans la couverture quotidienne des nouvelles. Une note de service avant-gardiste destinée au personnel de la salle des nouvelles du Seattle Times suggère que le reporters et les rédacteurs en chef se demandent : « Ai-je consulté diverses sources pour cette nouvelle ? Ai-je consulté le témoignage d'une personne appartenant à une minorité pour représenter cette communauté ? Est-ce que je perpétue ou je combats les stéréotypes ? »
Un changement ne se fait pas sans l'engagement de la direction. Pour y arriver, la majorité des éditeurs de journaux du Canada ne doivent pas faire juste semblant de désirer ce changement.
Source : John Miller : Comment les quotidiens canadiens excluent les minorités, Media Magazine, juillet 1994. Reproduit avec la permission de l'auteur.
John Miller est professeur de journalisme au Ryerson Polytechnic de Toronto. Il est aussi l'ancien éditorialiste en chef du sous-comité sur la diversité de l'Association canadienne des journaux.