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TEXTE D'OPINION


« Les Indiens, c'est vendeur » : sérieux malaise dans le traitement médiatique des affaires autochtones

Par Paul Cauchon

Les journalistes partagent un sérieux malaise devant leur propre traitement des « affaires autochtones », les Amérindiens n'en peuvent plus d'entendre parler d'eux comme d'un « problème », et le Protecteur du citoyen, Daniel Jacoby, déclare même qu'on retrouve dans certains éditoriaux de la presse québécoise des propos qui s'apparentent à de la propagande haineuse contre les autochtones.

C'est ce qui ressort d'un débat public tenu hier midi par la FPJQ (Fédération professionnelle des journalistes du Québec) sur le traitement des affaires autochtones par les médias québécois.

Une centaine de personnes, en majorité des journalistes, y sont venus exprimer leur malaise, avec un panel formé de trois leaders autochtones et de trois journalistes s'occupant de ces questions, animé par M. Jacoby.

« On nous ridiculise sur la place publique »

La discussion a souvent donné lieu à une collection d'erreurs de fait ou d'interprétation lues ou entendues dans les médias québécois.

« On nous ridiculise sur la place publique, on monte la population contre nous », lance Konrad Sioui, de la Commission d'enquête sur les affaires autochtones, qui a voulu livrer quelques statistiques pour briser les images trop souvent véhiculées sur les autochtones « vivant grassement » dans les réserves.

Des journalistes ont également fait état de reportages « plus positifs » qui étaient jugés moins intéressants par les directions de leurs médias respectifs.

« Quand on stigmatisait la contrebande de cigarettes, explique Alexander Norris de The Gazette, on ne s'attardait jamais à dire qu'il y avait beaucoup de Blancs dans la contrebande ». Alexander Norris a également mis en parallèle les manchettes sur quelques Mohawks qui ne payaient pas leur compte d'électricité, et « un petit article que j'ai vu dans Le Journal de Montréal, qui signalait que plus de 400 000 Québécois n'avaient pas payé leur compte ».

« Les indiens, c'est vendeur, mais pas n'importe quel sujet », ajoute Isabelle Maréchal, de Radio-Canada, en racontant qu'un projet de reportage sur un centre de femmes dans la communauté mohawk avait été jugé peu intéressant par ses patrons. Traitement médiatique orienté selon des impératifs commerciaux, manque de préparation, méconnaissance de la vie réelle des autochtones, « criminalisation » des informations portant sur les autochtones, bref le portrait n'était pas très reluisant. Et les critiques les plus virulentes ont été émises envers les lignes ouvertes.

« Quand on a des (Jean-Luc) Mongrain, des (Gilles) Proulx qui mangent de l'Indien de 6 h 30 le matin à minuit, qui se payent la traite en se montant des cotes d'écoute, on est scandalisés », lance Konrad Sioui.

Pour Alexander Norris, Gilles Proulx (à Radiomutuel) est « un cas de propagande haineuse qui justifierait l'intervention du CRTC ».

L'éditeur d'un journal mohawk, Ken Deer, a d'ailleurs ajouté que « si Gilles Proulx disait la même chose sur les Juifs, vous imaginez-vous que ça passerait comme ça ? »

De façon générale, Bruno Bisson de La Presse a résumé l'état du débat en déclarant que les journalistes sont aussi désemparés que les autochtones face au traitement médiatique. « Nous cherchons des points de contact, des pistes de solution », dit-il.

Il a d'ailleurs partiellement expliqué le malaise actuel par le choc entre deux nationalismes, celui des Québécois francophones et celui des populations autochtones. « Depuis la crise d'Oka, dit-il, on a vu le sentiment anti-indien monter graduellement pour atteindre un point où ça devient du racisme. À cause du choc des nationalismes, les préjugés déjà présents dans la population sont devenus de nature politique, et ça c'est dangereux. La couverture autochtone doit être complètement réorientée. »

Matthew Coon-Come, grand chef du Grand Conseil des Cris, a plaidé pour une meilleure compréhension des enjeux, en déplorant les articles de L'Actualité sur la bataille de son peuple contre les projets hydro-électriques. « Les journalistes devraient faire un effort pour comprendre la complexité de nos structures et de nos traditions, dit-il. Les journalistes devraient avoir comme rôle de briser les barrières, d'instruire, d'éduquer. »

Le débat a laissé place aussi à quelques critiques envers les autochtones, quoique personne n'ait parlé de la difficulté à pénétrer dans certaines réserves. Konrad Sioui a admis « qu'il nous faut avoir plus de rigueur dans nos propos. Et nous avons laissé des gens s'infiltrer parmi nous, il faut s'en occuper. » M. Coon-Come a déploré que la plupart des autochtones ne puissent pas communiquer directement avec les Québécois en français, et il a convenu que les arguments des opposants aux projets d'Hydro-Québec pouvaient faire preuve d'exagération. Bruno Bisson a remarqué qu'il manquait une « sérieuse structure de communication chez les autochtones », pour que les médias puissent établir de meilleurs contacts.

Et Isabelle Maréchal a critiqué les déclarations « incendiaires » du chef mohawk Jerry Peltier. « Des déclarations qui n'aident pas les autochtones », dit-elle.

Mme Maréchal a élargi le débat en se disant d'avis que le traitement des affaires autochtones souffrait du même mal que l'ensemble du traitement journalistique. « On fait du journalisme Lucky Luke : il faut rapporter plus vite que son ombre » dit-elle.


Source : Le Devoir, 28 novembre 1994. (Reproduit avec permission.)


 

 

 
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